france4.fr

Manger moche, manger moins cher

Bons plans

Manger moche, manger moins cher

legumesmoches.jpg

Les fruits et légumes souffriraient-ils aussi de discrimination ? Trop gros, trop petits, difformes ou biscornus, dès qu’ils ne correspondent pas aux canons de beauté imposés par la distribution, ils sont automatiquement jetés. Selon les Echos, 500. 000 tonnes de la production annuelle nourrissent les poubelles. Pourtant, même moches, les fruits et légumes conservent leurs qualités gustatives.

 

 

Le problème n’est pas nouveau. En 2000, Agnès Varda dénonçait déjà ce gaspillage dans le documentaire Les Glaneurs et la glaneuse. Elle remontait la filière de la pomme de terre jusqu’aux usines de triage: pour des raisons de calibrage ou d’esthétisme, des pommes de terre par camions entiers n'étaient pas commercialisées.

En 2009, la Commission Européenne tente de mettre fin au diktat du calibrage, en autorisant la commercialisation des fruits et légumes hors normes. Mais cette avancée reste trop timide, puisqu’elle ne touche qu’une variété de produits restreinte. Seuls 26 fruits et légumes ont bénéficié de cette loi et une liste de dix intouchables (pommes et agrumes entre autres), représentant 75% des échanges intra-communautaires, continue de subir le joug de la normalisation.

Sans compter qu’il est difficile de faire évoluer les mentalités des consommateurs. En 2010, un maraîcher témoignait de son incapacité à influencer ses clients : « Si nos étalages et nos légumes sont moins beaux, les clients n’hésiteront pas à aller voir ailleurs.  Une fois que les gens ont acquis quelque chose, ils ne peuvent plus revenir en arrière. Le principal problème c’est que les grandes surfaces nous ont appris à ne choisir que des produits visuellement parfaits ».

Un rapport du Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation de 2011 estime à « près de 30% les denrées alimentaires produites jetées sans être consommées ». Si ce chiffre englobe la « somme des pertes survenues à différents stades de la chaîne alimentaire », la plupart des rapports rendent compte essentiellement du gaspillage en aval de la distribution, dans les supermarchés et dans la restauration, plutôt qu’en amont, là où se joue le tri calibré des fruits et légumes. Le triage reste une conséquence des normes de la distribution et des initiatives essaient aujourd’hui de bousculer les conventions.

 

Une campagne pour promouvoir fruits et légumes "moches"

Depuis le mois de mai dernier, l’opération «Quoi ma gueule ?» a été lancée dans différentes enseignes de la distribution alimentaire, Intermarché, Auchan et Monoprix, avec pour but de vendre des fruits et légumes non calibrés aux consommateurs. Comme le rappelle le site du collectif « Les gueules cassées », à l’origine de cette opération, trois familles de produits bénéficient de ce label : les produits à l ‘esthétique disgracieuse, les petits calibres, et les produits abîmés suite à des intempéries.

De là à ce que le non calibrage des légumes devienne un outil marketing, il n’y a qu’un pas. L’argument de crise pèse dans la balance : ces fruits et légumes sont vendus 30% moins chers. Ils peuvent donc séduire une clientèle qui subit l’inflation du marché des produits maraîchers. Surtout que le prix des fruits et légumes, dits normaux, compense les pertes effectuées par les producteurs.

L’argument gustatif n’est pas non plus négligeable. Le label précise bien que les produits sont aussi bons que les autres… ce qui ne veut pas dire qu’ils sont meilleurs. Or le caractère authentique d’une carotte tordue ou d’une pomme de terre en forme de cœur peut rappeler à tort l’esthétisme des produits bio.  De même, les légumes trop beaux, aux gènes triés sur le volet afin d’assurer leur résistance, ont fini par susciter la méfiance des consommateurs, lassés de leur fadeur.

«Quoi ma gueule ?» a-t-il initié une révolution dans la distribution des fruits et légumes ? Les consommateurs seront-ils prêts à changer leurs habitudes pour ne pas céder automatiquement à l’aspect rassurant d’une pomme bien ronde ? Le contexte de crise favorise la prise de conscience progressive de la nécessité de changer des habitudes de consommation.
A ce jour, l’opération « Quoi ma gueule » est un succès et l’engouement médiatique encourage d’autres enseignes à y participer. Avec les fruits et légumes « moches » , la distribution alimentaire a désormais l’opportunité de faire bonne figure et de diminuer les excès de la standardisation systématique.

François Giraud 

Publicité